J’ai bu ce soir. Vin rouge, rhum vieux, plus que de raison. Je suis sur la route et je m’aperçois que j’ai oublié pendant deux heures. Oublié qu’elle dînait avec lui, ce soir. Tout ça me revient comme la plus forte vague du cycle. On n’y fait plus attention, on se retourne soudain et elle est là, face à nous pauvre chose frêle comparée à la puissance de l’océan.

Pourtant, je ne suis pas sensible aux yeux. Ni au nez, au cou, ou à la courbure de la hanche. Ce qui me trouble, ce qui me fait chavirer, c’est un ensemble, une globalité, un équilibre. Une voix et une odeur, un sourire et une idée, un souffle et un frisson. Elle a tout ça, et elle a ce regard : un dessin naturellement maquillé, la douceur et la dureté, la force et la tendresse.

Je croise une camionnette de gendarmes : même pas peur. Il était une époque où je me faisais arrêter systématiquement : contrôle routier, vos papiers s’il vous plaît, douane, vigile de grand magasin, tout était bon. Les copains m’accompagnaient, tranquilles : ils savaient que quoi qu’il arrive, c’était pour ma pomme. Mais plus aujourd’hui. Je me dis que j’ai vieilli ; qui m’arrêterait aujourd’hui, avec ma caisse de cadre sup, avec ma carte gold, avec mes tempes qui grisonnent ? « Rentrez tranquille, Monsieur, nous veillons sur votre sécurité. » Mais putain, tu vois pas que je suis un délinquant ? J’ai au moins deux grammes !

Et elle, un verre à la main, elle doit être en train de sourire à ses plaisanteries ; elle « sort ses dents » comme j’aime à l’entendre dire. Sa bouche s’ouvre sur deux rangées de perles. Cette bouche, ah, cette bouche ! C’est drôle, j’ai l’impression que je serais capable de raconter le moindre détail de son anatomie, ceux que je connais aussi bien que ceux que j’imagine : le grain de sa peau, la forme de son épaule, la douceur de sa cuisse, le goût de sel à la naissance de sa nuque. Me voilà pris à mon propre piège, moi qui ne m’arrête soi-disant pas aux détails…

Ne pas l’appeler ce soir, pas avant ce dîner. Pas après non plus d’ailleurs, ne pas lui parler. Mais c’est elle qui a provoqué le dialogue sur mon répondeur : « Rappelle-moi, c’est urgent ! » Je n’ai pas réussi à m’en empêcher… Et j’ai rappelé : motif futile, un truc avec son portable, rien d’important. Pas ce que je redoutais. Pas ce que j’attendais non plus en tout cas. Aucun doute dans sa voix, l’aventure était au bout de la nuit.

Le voilà mon destin : moi, je m’occupe de ses problèmes de téléphone, et lui, il dîne avec elle.

Montjoly, le 15 juillet 2004
Catégories : Nouvelles

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