J’adore me promener sans lampe dans la nuit noire. Oh, ça n’est pas trop compliqué, il suffit que la vue se fasse à l’obscurité. Il faut d’abord s’éloigner de toute source de lumière. Alors évidemment, au début, on trébuche un peu, on ne s’aperçoit des obstacles que quand le pied a rencontré le vide ou a buté dans un caillou un peu plus haut que les autres. Mais une fois qu’on est vraiment dans le noir, on s’arrête quelques instants, on peut aussi s’asseoir, le temps que la vue s’habitue à ce nouvel environnement.

Moi, j’aime bien fermer les yeux à ce moment. Car d’abord, les autres sens prennent le relais, et retentissent alors et plus fort encore le chant des grenouilles et des insectes de la nuit, le souffle du vent dans les palmes des cocotiers, le doux fracas des vagues sur les rochers en contrebas. L’odeur de sel de la mer est enivrante, mêlée au souffle de la terre transpirant l’humidité des trombes d’eau abattues sur l’île cette après-midi-là. La pierre est chaude sous mes cuisses, et son agressivité contraste avec la douce fraîcheur des plaques de mousse qui le parcourent.

Après un court instant, j’ouvre les yeux à nouveau. Et là, le paysage entier a changé ; pas même besoin d’un clair de lune. Le simple éclat des étoiles, leur reflet dans l’océan ou les nuages menaçants, cela suffit pour dévoiler le paysage alentour : le sentier est devenu un sillon clair, les branches qui se penchent sur le passage ont perdu leur aspect menaçant pour se transformer en écrins de perles de lumière de pluie.

Me voilà donc sur le chemin, dans une balade solitaire comme je les affectionne. J’ai décidé d’aller m’allonger à la pointe, où dans un bruit assourdissant, les vagues frappent le plus fort, où les embruns vous inondent le visage, où l’iode vous nettoie les bronches. C’est aussi là qu’il y a le moins d’arbres, et que j’aurai la vue la plus large sur le ciel étoilé.

Mais en cours de route, j’ai vu une petite lumière s’allumer sous une tente à quelques dizaines de mètres. Une silhouette en est sortie, et, précédée par une bougie, a commencé à se diriger vers moi. Je me suis arrêté. Je savais que lorsqu’on s’aide d’une lumière, on voit sans doute bien mieux l’environnement immédiat, mais au détriment d’un espace plus lointain plongé alors dans un contraste impénétrable, et que la silhouette ne me découvrirait quasiment qu’en me bousculant. C’était une jeune femme, je m’en suis aperçu alors qu’elle se déplaçait précautionneusement dans ma direction. Mais elle s’est soudain arrêtée à seulement quelques pas. Elle a posé la bougie sur une souche, a lancé un regard circulaire sans me voir, a relevé son paréo et s’est accroupi. Je ne pouvais plus bouger, elle aurait été effrayée, et ma présence l’aurait forcément mise mal à l’aise. J’éprouvais aussi la fascination du voyeur : voir sans être vu, et dans l’un des moments les plus intimes de sa victime.

Quelle différence avec les habitudes grossières de l’homme qui, dans ce moment, n’obéit qu’à sa mémoire ancestrale, animale ! Un homme serait sorti, aurait choisi un arbre convenable, et se serait soulagé contre  son tronc. Comme s’il devait encore marquer son territoire, pour en écarter les autres mâles concurrents !

Non, elle, comme interprétant un tableau de Degas, tenait délicatement les plis du tissu dans ses mains recroquevillées sur sa poitrine. La flamme de la bougie faisait briller ses cuisses claires. Le petit ruisseau chuintait déjà d’un doux gargouillis. Elle s’est relevée, j’ai aperçu son visage mangé par une longue chevelure brune dont elle a relevé les quelques mèches rebelles du  dos de la main, dans un geste plein de grâce et de douceur. Elle regardait dans ma direction, fixement, mais elle a simplement fini par se pencher pour attraper la bougie, s’est retournée et a repris la direction de sa tente, en titubant un peu sur le sol inégal.

J’ai continué mon chemin vers la pointe. Je voulais voir une étoile filante. Ça n’est pas très difficile, il suffit d’un peu de patience pour être sûr d’en apercevoir au moins une. Par chance, les nuages avaient quasiment tous disparu, et l’absence de lune les rendrait d’autant plus brillantes. J’ai eu l’impression qu’il faisait encore plus clair, et j’ai eu un doute : m’avait-elle vu ? Non, impossible…

Finalement, pas d’étoile filante, je n’ai probablement pas attendu assez longtemps. Je suis rentré. Sur le chemin, j’ai jeté un regard vers la tente : il n’y avait plus aucune lumière.

Je l’ai revue le lendemain. Alors que je marchais le long de la plage, j’ai à nouveau rencontré la jeune femme de la nuit précédente. Avec une assurance magnifique, les épaules droites et la tête haute, presque provocante, elle marchait dans ma direction, entourée de ses amies.

 Arrivant à ma hauteur, elle a rejeté en arrière la masse imposante de ses cheveux d’un élégant mouvement de nuque. Je jurerais qu’à cet instant, elle m’a fait un clin d’œil.

Devil’s Islands, le 01 janvier 2006
Catégories : Nouvelles

6 commentaires

daniel · 10 mars 2006 à 19:37

SAlut, Gilles. Comme toi j’ai toujours pensé ou voulu croire à la complexité des femmes, ou de nos rapports avec elles.

Eric · 10 mars 2006 à 20:31

Voilà un…."clin d’oeil" comme je les adore ! ! ! Et en plus, pour une fois, je ressors de la lecture sans une grosse boule dans la gorge ! !
– Eric, calme toi, il a dit que la prochaine serait … TERRIBLE ! ! !
– Pfff, zut, bon.. ben…..j’attend….

Marco · 11 mars 2006 à 11:52

Dans une autre vie…je fus plongeur scaphandrier…
Le dire comme çà…çà fait un poil «j’me la pète…» mais c’est néanmoins le terme exact qui distingue le travailleur sous-marin de «l’homme-grenouille» qui butine les fond marins pour son loisir…
Or donc…, dans ce métier les occasions de plonger dans le noir total sont légions : fond de barrage, pied de piles de pont, et autres sympathiques environnement tesl égouts, cuves de décantation industrielles et , autres fluides troubles…
Et pourtant un travail à faire, manuel, demandant parfois quelques dextérité…
Et bien dans ce noir là…je fermais souvent les yeux, afin de mieux ressentir les pièces à manipuler, les parois qui m’entouraient et que pourtant je ne voyais jamais, même à vingt centimètres de mon casque de plongée…
Et j’aimais cette sensation d’hypersensibilité des autres sens, afin de bien remplir ma mission…
Tous nos sens ne demandent qu’à se déployer, pourvu que notre volonté y prête quelque attention…

Voilà mon cher Gilles…

première contribution de ma part…pour ce qu’elle vaut… ;-))
Marco

s.chung · 19 mars 2006 à 22:34

tu fais ièch à vouloir un commentaire! j’ai pas envie de me livrer, moi; si non j’écrirais!. Mais je fais l’effort, pour que tu continues à m’envoyer tes textes, parce que… c’est quand même pas mal . Pour ne pas me dévoiler le plus simple c’est la facétie… T’as vu, tu n’as pas de commentaire de filles. Pourtant elle a encore le beau rôle, mystérieuse, élégante et gracieuse, même quand elle pisse! Sacré Gilou, ton romantisme épure et n’importe qu’elle pétasse devient une jolie jeune femme. Alors continues a fermer les yeux pour mieux nous faire croire que tout peut être beau!

violette · 20 mars 2006 à 19:48

tu as bien fait de la publier, et pas de doute ce titre est le meilleur .
Mais en relisant à nouveau cette nouvelle, je crois que tu peux retravailler le premier paragraphe qui me semble moins fluide (est ce le bon terme!!!) que les autres.
Bon avis à toute la gente féminine guyanaise, pour "pisser" tranquille pas de lampe de poche, pas de bougie….noir absolu! surtout si Gilles traine dans les parages.

juju · 2 avril 2006 à 16:18

toujours aussi génial de lire tes textes!!!
celui – ci m’a bien fait rire. Il m’a aussi fait rêver à tous ces paysages que nous n’avons pas malheureusement sur toulouse…

continue à me faire dreamer gilou j’adoore !!!

bizz

la toulousaine toujours jambe de bois… à bon entendeur on s’écrit un ptit mail !!

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