S. est partie pour l’aéroport, tout à l’heure : elle s’envole pour Rio. Elle y sera dans trois jours. Des vols, des escales sans fin, entre retards et correspondances ratées. Trois jours de voyage pour rejoindre sa famille à Ipanema : le fils qu’elle adule, et le mari infidèle, qu’elle apprend doucement à détester.

Quant à É., je l’avais rencontrée quelques semaines plus tôt. Dans une de nos discussions sans fin, elle m’avait annoncé, comme si elle s’en excusait : « Tu me fais peur », et puis aussi : « Tu n’es pas l’homme d’une seule nuit ». Par quelle étrange torture psychique avais-je ensuite amalgamé ces deux bouts de phrase jetés au milieu de la conversation, jusqu’à ce que, intimement mêlés, l’un devienne la conséquence de l’autre ? Ainsi, ce qui lui faisait peur, c’était que j’étais incapable d’être l’homme d’une unique nuit.

S., elle, m’avait été présentée par une amie commune. Elle venait d’arriver en ville pour quelques jours seulement. Son amie et elle, fortes d’une complicité établie depuis des années, avaient créé un petit jeu zoomorphe où chacune de leurs connaissances communes avait été transformée en animal dans le jardin de leur imagination. J’étais encore trop nouveau dans leur entourage, mais je regrettais de ne pas avoir encore été métamorphosé dans leur parc animalier.

Pourtant, c’est bien d’animal que je pourrais qualifier l’attirance que j’éprouvais pour S. ce jour là. Le grain de sa peau, son parfum, son regard : le désir était d’une violence inouïe, et dans mon cœur et dans mon corps, je le savais réciproque.

Elle a accepté mon invitation à dîner. Et c’est en quittant la table que l’espace a disparu. Nous nous sommes retrouvés chez moi sans en avoir parlé, sans même avoir vu les quelques kilomètres de route qui nous séparaient du restaurant. Elle a pris ma main, a posé ses lèvres sur les miennes, et là, c’est le temps qui a disparu. Je n’étais jamais rassasié d’elle, de sa bouche douce et chaude comme un fruit mûr cueilli à l’arbre, de ses seins comme des soleils, de son ventre palpitant, de ses manières de jeune fille dans son corps d’experte.

Nous étions en harmonie parfaite : un peu comme si chacun de nous connaissait par avance le corps de l’autre et ses attentes. Nous désirions ce moment depuis notre première rencontre deux jours plus tôt. Nos bouches embrassaient et mordaient, nos mains découvraient le corps de l’autre, nos hanches s’agitaient. Elle ne portait pas de sous-vêtements sous sa robe noire. Le désir nous a enflammé. Souvent. Longtemps. Énormément. Le voyage que nous avions entrepris nous a emmené au bout de la nuit, au bout de notre désir, au bout de nos forces.

J’ai alors compris ce que É. avait voulu évoquer lorsqu’elle me reprochait de ne pas savoir être l’homme d’une seule nuit, et je m’en suis voulu. Je m’en suis voulu de n’avoir vu en elle qu’une femme futile, une collectionneuse qui n’aurait pas eu le courage d’affronter le jour d’après. Non ! É. ne cherchait pas la facilité, c’est l’excellence qu’elle visait. J’entendais ses mots : « une nuit unique… » ; pas une unique nuit, mais bien une nuit unique, c’est drôle comme ce mot prît alors un sens différent. Quand le temps nous est compté, on ne veut laisser à l’autre que le meilleur des souvenirs.

Alors même que j’admirais la beauté du moment que S. venait de m’offrir, cette bulle hors des quatre dimensions connues, j’en apercevais les frontières. J’ai entendu le chant enroué du coq du voisin dans les premières lueurs de l’aube. Tout ça ne tarderait pas à faire éclater cette bulle, aussi fragile que si elle avait été soufflée entre les doigts d’un enfant, et nous mettrait alors face à la réalité d’un avion qui doit partir, de la distance qui nous éloignerait, alors.

Nous nous sommes endormis avant le lever du soleil, toujours étroitement mêlés, comme une statue encore encastrée dans son demi-moule, avant la séparation.

Je ne l’ai pas accompagnée à son avion cet après-midi là. Les adieux m’insupportent, j’en suis saturé.

Avant de partir, elle m’a emmené faire une dernière visite de son zoo. Mais au lieu de nous arrêter devant chaque animal, nous sommes allés directement devant un emplacement libre : « Tu seras le centaure », a-t-elle dit. J’étais ravi : un animal qui n’existe que dans l’imagination de ceux qui y croient, pour une nuit hors de la réalité.

Elle me mettait en cage, et je ne m’étais jamais senti aussi libre.

À Ana, qui a rendu cette histoire possible.
Montjoly, le 14 octobre 2004
Catégories : Nouvelles

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