Les cigarettes

Dimanche matin. Elle est partie. Au milieu de la nuit, ou au petit matin, je ne sais pas trop. Elle m’a embrassé, elle m’a dit « À bientôt », mais ses yeux disaient « Adieu ». Ou alors, c’était moi, et ce que je voyais, c’était ma propre décision reflétée dans son regard miroir. Je ne voulais pas qu’elle reste, et ça tombe bien, elle n’avait certainement pas envie de rester.

Je me suis levé. Plus tard, beaucoup plus tard. Un peu automatiquement, je me suis enveloppé la taille dans une serviette et je suis descendu me préparer un café : chaleur et amertume, le cocktail du matin. Remettre en place les briques du mur de mes pensées les unes après les autres, gorgée après gorgée, neurone après neurone.

J’ai posé la tasse sur la table. Je me suis assis sur le banc. Le soleil n’était pas encore trop haut dans le ciel, et il chauffait agréablement mon dos nu. C’est seulement à ce moment que j’ai aperçu le cendrier.

Dans le cendrier jaune pâle, il restait les mégots des cigarettes que nous avions fumé la veille. Les siennes étaient longues et fines, blondes et légères. Des cigarettes de femme ; et blanches, entièrement blanches, à l’exception de ces petites traces rouges çà et là. À première vue, on aurait pu croire qu’il s’agissait de traces de rouge à lèvres, mais il n’en était rien. Je savais bien que c’était là les marques laissées sur ces cigarettes quand elles transpercent le cœur des garçons. Le paquet était là aussi, à côté du cendrier : même blancheur, pas de rouge. Il devait rester deux ou trois cigarettes à l’intérieur.

Je n’ai touché à rien. Dans la journée, je suis sorti, je suis revenu. Plusieurs fois. Mais je n’ai rien dérangé. Comme un policier, j’avais établi mon périmètre de sécurité, et je faisais un détour lorsque je passais à côté, pour ne pas que les indices disparaissent de la scène du crime. Pour garder l’illusion de cette présence, l’illusion que la propriétaire imaginaire de ces cigarettes sera là, bientôt. Et on sortira sur la terrasse, pour fumer une cigarette sous la lune montante. Et elle me transpercera le cœur avec de la blancheur, et je serai tellement heureux que ce soit elle qui me transperce le cœur.

J’ai fini par fumer les cigarettes qui restaient. Lundi soir, je suis rentré à la maison. La femme de ménage était passée. Il n’y avait plus rien sur la table.

Montjoly, le 24 avril 2003

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